| ANNEXE
SYNERGIES
EUROPÉENNES
JUNGE FREIHEIT/VOULOIR, mai 1995
Patrick
NEUHAUS
Jünger Wandervogel
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Dans bon nombre de publications, Ernst Jünger témoigne de
ses ancrages personnels dans le monde d’avant la première
guerre mondiale.
Ceux qui connaissent la biographie de Jünger savent que l’adolescent
détestait la rationalité, se sentait étranger à
elle, tout comme à la quotidienneté du monde de son époque.
Il était un rêveur qui ne connaissait rien du monde des autres
et n’y cherchait pas son chemin. Cette attitude d’«
anarque », nous ne cessons de la découvrir dans toute l’œuvre
d’Ernst Jünger. A la même époque, Franz Kafka
ou Thomas Mann affichaient une même distance par rapport au monde
de la majorité. Les intérêts du jeune Jünger
résident tout entiers dans son monde onirique individuel. Le monde
dans lequel évolue l’adolescent Jünger est marqué
par tous ces facteurs sociaux qui orientaient la vie de la plupart des
fils de la société bourgeoise : une maison parentale reposant
sur des fondements solides, une vie quotidienne à l’école
obnubilée par les bonnes notes, l’idéal d’une
profession stable. C’est dans ce type de monde que le jeune homme
de la Belle Époque devait trouver sa voie. L’écrivain
Ernst Jünger sera le contraire de son père, Ernst Jünger
sen. (1868-1943). En 1901, le père quitte, avec sa famille, la
pittoresque cité de Heidelberg pour émigrer à Hannovre,
ensuite à Schwarzenberg dans l’Erzgebirge, enfin à
Rehberg : au fil de ces transplantations, le fils Ernst Jünger jun.,
se détache de plus en plus nettement de la vision du monde positiviste
du XIXe siècle. Son père ne réussit qu’à
lui communiquer sa passion pour l’entomologie. Mais au-delà
de cela, s’est rapidement évanouie l’influence intellectuelle
que le père, chimiste et pharmacien doué, exerçait
sur son fils épris d’indépendance. Dès l’âge
de 13 ans, naît dans le cœur de Jünger un enthousiasme
et un émerveillement pour l’agencement des choses dans la
nature, pour le sens qu’elles nous communiquent.
Les séjours en pleine nature, la collection de ces petites pierres,
de ces petites mosaïques, aux formes diverses, leur agencement en
images aux couleurs chatoyantes, les voyages imaginaires du jeune Jünger
féru de lectures dans des mondes lointains, aventureux, ont fait
en sorte que les journées d’école sont vite apparues
fort mornes. Dans Le cœur aventureux, Jünger dépeint
ses aspirations avec une indéniable volupté : « Mes
parents possédaient une serre… et, souvent, lorsque l’air
brûlant frémissait sur le toit de verre, je songeais, avec
un plaisir étrange, qu’il ne devait pas faire plus chaud
en Afrique. Mais il devait sans doute y faire un peu plus chaud, car c’est
ce qui était quasi insupportable, ce qui n’avait jamais encore
été vécu, qui était le plus attirant ».
Comme des milliers d’autres garçons, Jünger, à
seize ans, en 1911, rejoint le Wandervogel. Une des raisons qui l’ont
poussé dans les rangs de ce mouvement de jeunesse : le recul de
ses résultats scolaires. Comme l’avait déjà
constaté Gerhard Ille dans son livre Es begann in Steglitz (Berlin,
1987), le développement du mouvement de jeunesse est étroitement
lié à l’augmentation rapide du nombre d’élèves
dans les grandes écoles. Le nombre des adhérents du Wandervogel
s’est multiplié. Les temps d’apprentissage étaient
devenus plus long, le corps des enseignants tendait à s’enfler
démesurément et à se bureaucratiser ; tout cela contribuait
à diminuer sensiblement la qualité de l’enseignement
dans les Gymnasia. Pour beaucoup d’élèves, l’école
devenait aliénante ; elle les préparait à des professions
qui n’étaient plus, en dernière instance, que des
« fonctions » dans les structures de la société
allemande, de plus en plus technologisée et bureaucratisée.
Jünger ne se sentait pas exposé à la pression sociale,
qui poussait les jeunes gens à terminer la seconde moitié
de leurs humanités afin d’obtenir le droit d’effectuer
un service militaire volontaire d’un an seulement (en 1912, Jünger
décrochera finalement ce diplôme). Ce type de service militaire
prévoyait un temps réduit à une seule année,
permettait aux jeunes de gagner du temps et de l’argent et autorisait
le volontaire à postuler le statut d’officier de réserve.
Mais si le jeune homme ne réussissait pas à atteindre cette
position sociale tant briguée, il restait tenaillé par la
crainte des examens ; s’il ne les passait pas ou s’il n’obtenait
pas l’affectation désirée, cela pouvait se terminer
en tragédie. Les statistiques de 1883-1888 nous signalent le suicide
de 289 élèves, dont 110 dans les grandes écoles.
Chez les Wandervögel, qui cultivaient un ressentiment certain à
l’égard de la société qu’ils détestaient,
ces considérations n’avaient pas leur place. L’officier
de réserve issu du Wandervogel envisageait toujours une réforme
« par le haut », et, plus tard, pendant la guerre, il cherchait
à promouvoir une réforme globale de la vie dans le corps
même des officiers. Ce fut un échec. Mais le scepticisme
de ces jeunes officiers à l’égard de l’armée
en tant que forme d’organisation, à l’égard
de sa technicisation et de sa rationalisation, est demeuré : c’était
un scepticisme pour une part plus « progressiste » que celui
qui régnait dans d’autres secteurs de la société.
Ernst Jünger, lui, n’a jamais songé au suicide, car
il ne prenait pas l’école au sérieux. « Je rêvais
sans tenir compte de rien, avec passion… et je me cherchais chaque
nouvelle année un nouveau chef droit aux épaules larges,
derrière lesquelles je pouvais opportunément me réfugier
» (Das abenteuerliche Herz, première version).
La fantaisie juvénile influencée par la lecture de livres
d’aventures, comme ceux de Karl May, ou de récits coloniaux
ou d’ouvrages de géographie, l’a conduit à rêver
à de longs voyages dans des contrées inexplorées.
La notion de « communauté » qui, pour d’autres,
est la clef de l’aventure, ne constitue pas l’essentiel pour
Jünger. A ce moment-là de son existence, comme plus tard,
pendant la guerre, elle n’est qu’un moyen pour compléter
son univers d’ivresse et de rêves. L’énergie
pour l’aventure, Jünger la porte en lui, il n’a pas besoin
d’une dynamisation complémentaire, qui lui serait transmise
par d’autres. Jünger ne s’est jamais entièrement
soumis à un groupe ni n’a adhéré exclusivement
à un mouvement précis. C’est ce qui ressort des quelques
rares descriptions que nous livre Jünger sur le temps où il
était Wandervogel : beuveries vespérales à la manière
des étudiants des corporations. Sur les visites hebdomadaires aux
brasseries de Hameln, où Jünger était lycéen
en 1912, nous avons un récit, publié seulement en 1970 dans
Approches, drogues et ivresse : « Les chansons et toute sorte de
cérémonies telles que la « salamandre » (1)
étaient ordonnées après un silentium préparatoire
; un moment de détente, la fidelitas, suivait l’exécution
du rituel. On buvait dans des pots à couvercle ; parfois aussi
un hanap circulait à la ronde. Il avait la forme d’une botte
qu’on ne cessait de remplir à nouveau, aux frais de celui
qui avait été l’avant-dernier à la tenir. Quand
la bière tirait à sa fin, il fallait, ou bien en boire de
toutes petites gorgées, ou bien faire « cul sec » d’un
trait […] Il existait toute une série de délits qu’on
expiait en vidant une petite ou grande quantité de liquide ce
qu’on appelait « descendre dans le pot ». Souvent des
étudiants, ex-membres du club, étaient nos hôtes ;
ils louaient notre zèle gambrinesque » (note (1) : Salamandre
: rite qui consiste à frotter trois fois la table en rond du fond
de son pot avant de faire « cul sec »).
Par la suite, Jünger a essayé de traduire en actes ce que
d’autres n’évoquaient qu’en paroles. A la recherche
de la vie dans sa pureté la plus limpide, avec la volonté
de se plonger dans l’ivresse extrême de l’aventure et
dans l’émerveillement intense de nouvelles découvertes,
de nouvelles couleurs, odeurs et plantes, de nouveaux animaux, Jünger
décide de franchir le pas, un pas extraordinairement courageux
pour un adolescent, un pas dangereux : à Verdun, en Lorraine, sans
avoir averti son père, il s’engage dans la Légion
Étrangère française. Un an seulement avant la Grande
Guerre, avant même d’avoir passé son « examen
de maturité » (ndt : qui correspond plus ou moins au baccalauréat
français), le jeune Jünger amorce une aventure audacieuse,
mais qui sera de très courte durée. La même année,
au moment où Ernst Jünger part, un revolver dans la poche,
pour rejoindre la prestigieuse phalange des professionnels de l’armée
française, le mouvement Wandervogel réunit ses adeptes allemands
sur une montagne d’Allemagne centrale, le Hohen Meißner. Un
Wandervogel autrichien avait appelé les Germains au « Combat
contre les Slaves » ; les Allemands veulent prendre position et
répondent, par la voix de leur porte-parole : « La guerre
? Cette manifestation de la folie des hommes, cette destruction de la
vie, ce massacre en masse des hommes, faut-il la réactiver de nos
jours ? Qu’un destin bienveillant, que notre œuvre quotidienne,
exécutée en toute fidélité à nos idéaux,
nous en préservent ! ».
Cette attitude pacifiste a été celle de la majorité
dans le mouvement de jeunesse bourgeois avant le déclenchement
de la Grande Guerre. La volonté d’action de Jünger,
d’une parfaite cohérence, ne pouvait pas se concrétiser
dans sa patrie. Son départ pour la Légion fit la une dans
les quotidiens de sa région. Par voies diplomatiques, le père
de Jünger obtient assez rapidement le rapatriement de son fils fugueur,
qui se trouvait déjà en Afrique. Détail intéressant
: le père lui ordonne par télégramme de ne pas revenir
sans s’être laissé photographier en uniforme de légionnaire.
Jünger eut en Afrique des expériences plutôt dégrisantes.
Il nous décrit par exemple comment il a été cueilli
par des policiers militaires français, peu après son arrivée
au Maroc, et exposé à la risée des indigènes.
Les chambres sont pareilles à celles des détenus. Dès
ce moment, l’aventure africaine laissait à désirer.
Mais son livre Jeux africains demeure un récit légendaire,
qui ne cesse de captiver ses lecteurs. En 1939, le Meyers Lexikon, pourtant
fidèle à la ligne imposée par le régime, fait
tout de même l’éloge de ce texte : Jünger, écrit
le rédacteur, prouve avec ce livre « qu’il est doué
d’une grande capacité poétique à décrire
et à contempler », surtout « après avoir approché
dangereusement un retournement, celui qui mène du réalisme
héroïque au nihilisme sans espoir ».
Après avoir passé un Abitur accéléré,
Jünger se porte volontaire dès le début de la guerre.
Sa jeunesse était définitivement passée. Le monde
obsolète de sa ville natale, endormi et médiéval,
moisi et vermoulu, il l’abandonnait définitivement. Il appartiendra
désormais au petit nombre de ceux qui abandonnent le romantisme
sans une plainte, pour adopter le pas cadencé, pour troquer le
béret de velours des Wandervögel pour le casque d’acier
de l’armée impériale. Numquam retrorsum, semper prorsum
!
***
Autres
passages à consulter:
- Wandervogel
: Révolte contre l’esprit bourgeois, Karl Höffkes
Chap I
- Hommage
à Peter Schmitz, par Beate-Sophie GRUNSKE
- L’aventure
des Artamanen, par Jan CREVE
- Jünger
Wandervogel, par Patrick NEUHAUS
- Eugen
Diederichs et le Cercle « Sera », par Robert STEUCKERS
- Une
histoire des mouvements de jeunesse allemands (1896-1933), par Michel
FROISSARD
- Nietzsche,
Langbehn, Stefan George : les racines intellectuelles, par Michel FROISSARD
- Lukanga
Mukara : une satire de l’Allemagne wilhelmienne, par Serge HERREMANS
- Eberhard
Koebel, dit « Tusk », par Bertrand EECKHOUDT
- «
Les Oiseaux Migrateurs » : Wandervogels en France aujourd’hui,
par Arnvald du Bessin
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