| ANNEXE
Vouloir,
N° 28/29, avril/mai 1986
Michel FROISSARD
Une histoire des mouvements
de jeunesse allemands (1896-1933) :
du Wandervogel à la dissolution des ligues par le régime
national-socialiste
Il vient de paraître en langue française un opuscule didactique
sur l’histoire des mouvement de jeunesse allemands de 1896 à
1933. Cet ouvrage, dû à la plume de Karl Höffkes a été
traduit, annoté et postfacé par notre rédacteur en
chef, Robert Steuckers. Ce livre, écrit avec le cœur, initiera
le public francophone à un monde exaltant, un monde généré
par l’âme romantique allemande. Les mouvements de jeunesse
sont nés d’une volonté de rupture avec un monde sans
foi, marqué par un optimisme matérialiste assez vulgaire,
par la bonne conscience bourgeoise, par le culte des petits conforts.
Deux ou trois générations d’Allemands ont été
formées par cette concrétisation d’un vieux mythe,
celui de la jeunesse autonome. Le livre de Höffkes n’est qu’une
introduction. Puisse le dossier bibliographique qui suit susciter un intérêt
croissant pour ce mouvement, en Suisse romande, en Wallonie et en France,
où la vieille âme européenne, pendant trois bonnes
décennies, s’est émancipée de ces vieux dogmes…
Et a su créer la seule vraie contre-société de ce
siècle. Pourquoi ne pas réessayer, puisque l’imagination
devait prendre le pouvoir ?
Les quatre phases de l’histoire du mouvement
de jeunesse allemand
« C’est
incontestablement la meilleure histoire du mouvement de jeunesse allemand
». Presque tous sont unanimes pour accepter ce jugement, porté
sur le petit livre de Fritz BORINSKI et Werner MILCH. Ces deux auteurs
ont quitté l’Allemagne nationale-socialiste, respectivement
en 1934 et en 1938. BORINSKI, militant socialiste, échouera en
Angleterre pour être déporté en Australie en 1940.
En 1941, il revient à Londres et participe aux travaux d’une
commission chargée de « rééduquer » les
Allemands, une fois leur pays mis à genoux par les Alliés.
Werner MILCH est libéré d’un camp de concentration
en 1938 et choisit, lui aussi, la Grande-Bretagne comme terre d’exil.
Il subit six mois d’internement à Exeter en 1940, pendant
la Bataille d’Angleterre.
Leur livre s’inscrit donc dans un projet de « rééducation
forcée ». Généralement, ce genre d’ouvrages
ne brille pas par leur objectivité. A la propagande, il a été
trop souvent répondu par la propagande, au dam de la vérité
historique et de l’honnêteté intellectuelle. Pour ce
qui concerne le mouvement de jeunesse, toutes les idées et tous
les thèmes qui relèvent de lui ont été assimilés
à leur traduction nazie. Ce type d’amalgame, heureusement,
ne se retrouve nullement dans l’ouvrage de BORINSKI et MILCH. Leur
but n’est pas de condamner le phénomène de la Jugendbewegung
mais, au contraire, de le ressusciter, de lui redonner vigueur et de restaurer
sa pluralité, sa diversité, son foisonnement de perspectives
d’avant 1933. Dans la courte préface à la première
édition anglaise de 1944, ils disent clairement vouloir le retour
de l’idéal de liberté spirituelle, propre aux Wandervögel
et à leurs héritiers. Pour eux, le phénomène
est indissociable de l’histoire allemande et ne saurait être
biffé par décret.
L’intérêt historique de leur ouvrage réside
principalement dans la classification chronologique qu’ils nous
livrent. Quatre périodes marqueraient ainsi l’histoire du
mouvement. 1) La phase du Wandervogel ; 2) la phase de la Freideutsche
Jugend ; 3) la phase de la Bündische Jugend ; 4) la phase de dissolution
par la répression nationale-socialiste. Ce canevas reste valable.
L’évolution du mouvement de jeunesse s’est bien déroulé
en quatre phases. L’histoire, après 1945, n’a pas permis
l’éclosion d’une cinquième phase ; la rééducation
a laminé la matrice de l’humanisme, sous prétexte
que cette matrice avait engendré aussi le nazisme. BORINSKI et
MILCH n’ont pas vu leur espoir se réaliser.
Inaugurée par Karl FISCHER, la première phase est essentiellement
une réaction contre les rigidités bourgeoises, contre les
attitudes guindées de la Belle Époque, le snobisme matérialiste,
etc. Le Wandervogel de FISCHER s’instaure comme une « nouvelle
école », plus proche de la nature, plus émancipée
par rapport aux conventions et aux institutions scolaires, vectrices d’un
savoir schématique. Le Wandervogel, c’est la contestation
d’avant 1914. Le mouvement inaugure des contre-Institutions comme
les auberges de jeunesse, revient au terroir et quitte les déserts
de pierre que sont les villes, découvre le camping et les randonnées
en forêt. Le Wandervogel rejette les frivolités du «
bourgeoisisme » : il ne danse pas, ne suit pas la mode, condamne
l’alcoolisme et l’abus de tabac.
La deuxième phase, celle portée par la Freideutsche jugend,
est en fait une phase de transition, entre le mouvement d’écoliers
et de lycéens qu’était le Wandervogel et celui, plus
politisé, de la phase « bündisch ». Cette phase
est encore apolitique, dans une large mesure. Les Freideutsche communistes
seront les premiers à être absorbés par une formation
politique adulte. Par cette scission, le signal de la politisation générale
de la société allemande est donné. La politisation
s’enclenchera sous la pression des événements tragiques
que connaît l’Allemagne : inflation, disette, réparations
imposées par Versailles, agitation sociale, etc. Le grand sociologue
Max WEBER parlera, à ce propos, de « la nuit polaire des
réalités politiques et de la paupérisation économique
qui tuera l’extase de la révolution et étouffera le
printemps d’une jeunesse exubérante et florissante ».
La fuite hors des réalités, la marginalisation voulue par
FISCHER se heurtent aux frustrations du réel social, frustrations
dues au constat qu’il n’est plus possible, avec une économie
aussi défaillante et une nation aussi asservie, de créer
l’homme nouveau. Pour ôter les obstacles de la misère
socio-politique, il faut, bien évidemment, agir sur le terrain
politique… Les chefs des divers mouvements ne peuvent plus cultiver
indéfiniment leurs dadas philosophiques ni poursuivre leur rêve
romantique de liberté, de détabouisation sociale. Du magma
d’idéaux idylliques ou fumeux, sublimes ou excentriques,
naît la troisième phase : la phase « bündisch
».
L’anarchisme s’estompe. Les ligues qui se constituent acceptent
désormais des principes directeurs et des hiérarchies organisatrices.
Dans la foulée, les uniformes apparaissent et remplacent petit
à petit les attirails chamarrés, les chemises colorées
et les chapeaux à fleurs. Le « style » succéda
ainsi à la fantaisie charmante. L’accent est mis désormais
sur le Bund, en tant que communauté, qu’instance supra personnelle
(« Les personnalités meurent comme les mouches mais ce qui
est objectif ne meurt jamais »). Le Bund recrute les meilleurs garçons
et en ce sens il est élitiste. Mais ses chefs sont élus,
comme chez les anciens Germains. Le Bund fonctionne démocratiquement
: les chefs élus discutent plans et projets avec tous les membres.
Le principe d’autonomie demeure, malgré le changement de
formes. Mais, quand la politisation de la société allemande
atteint son paroxysme lors des campagnes électorales qui amèneront
HITLER au pouvoir, ce principe d’autonomie s’avère
terriblement faible face aux groupes politisés et fanatisés.
HITLER avait toujours montré son mépris pour les «
marginaux » des mouvements de jeunesse. Il fera tout pour que ceux-ci
rejoignent les rangs de son parti ou disparaissent. Malgré une
ultime tentative de regroupement, sous l’égide du vieil Amiral
von TROTHA, les Bünde finiront par être tous interdits et dissouts.
Les récalcitrants seront impitoyablement pourchassés. Le
nouveau totalitarisme allemand, comme le totalitarisme mou que nous subissons
aujourd’hui, ne toléra aucun espace d’autonomie…
Quand bien même serait-il sublime, efficace, sainement éducateur
comme l’ont été les Bünde. A la brutalité
des SA a succédé la bave de crapaud des journalistes inquisiteurs,
des psychanalystes vicieux, des petits bourgeois écœurants,
des consommateurs aux regards vides, des sujets silencieux et mornes de
Big Brother…
Frit : BORINSKI,
Werner MILCH, Jugendbewegung. Die Geschichte der deutschen Jugend 1896-1933/Jugendbewegung.
The Story of German Youth 1896-1933, (édition bilingue), dipa-Verlag,
Frankfurt am Main, 1967-1982, 139 S.
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Autres
passages à consulter:
- Wandervogel
: Révolte contre l’esprit bourgeois, Karl Höffkes
Chap I
- Hommage
à Peter Schmitz, par Beate-Sophie GRUNSKE
- L’aventure
des Artamanen, par Jan CREVE
- Jünger
Wandervogel, par Patrick NEUHAUS
- Eugen
Diederichs et le Cercle « Sera », par Robert STEUCKERS
- Une
histoire des mouvements de jeunesse allemands (1896-1933), par Michel
FROISSARD
- Nietzsche,
Langbehn, Stefan George : les racines intellectuelles, par Michel FROISSARD
- Lukanga
Mukara : une satire de l’Allemagne wilhelmienne, par Serge HERREMANS
- Eberhard
Koebel, dit « Tusk », par Bertrand EECKHOUDT
- «
Les Oiseaux Migrateurs » : Wandervogels en France aujourd’hui,
par Arnvald du Bessin
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