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| ANNEXE SYNERGIES
EUROPÉENNES Robert STEUCKERS
Esthétique et énergie chez Schiller Deuxième écueil
à éviter dans toute démarche anti-positiviste : le
repli sur des dogmes étroits, sur des manies stériles coupées
de tout, sur des réductionnismes incapacitants, qui empêchent
l’émergence d’une nouvelle culture, dynamique, énergique
et plurielle, ouverte sur tous les faits de monde. Dogmatisme et rénovation,
dogmatisme et vie, sont en effet incompatibles ; Diederichs n’a
jamais cessé de vouloir mettre cette incompatibilité en
exergue, de la clouer au pilori, de montrer à quelles envolées
fécondes elle coupait les ailes. Le projet à long terme
de Diederichs a été clairement esquissé lors de la
célébration du 100e anniversaire de la mort du poète
Schiller, le 9 mai 1905. Poète et penseur du classicisme allemand,
Schiller avait aussi mis l’accent sur l’esthétique
et l’art, éléments indispensables dans une Cité
harmonieuse. Celle-ci ne devait pas exclusivement mobiliser les ressorts
de la politique, ou se préoccuper uniquement d’élections
et de représentation, mais insuffler en permanence une esthétique,
ciment de sa propre durée et de sa propre continuité. Schiller
parie sur l’éducation de la personne et sur le culte de la
beauté, afin d’avoir des citoyens « harmonieux et éthiques
» (harmonisch-sittlich), portés par une « liberté
intérieure », autant d’individualités créatrices
capables de donner forme à l’histoire. Pour une pédagogie nouvelle Raison pour laquelle
les fêtes solsticiales du Cercle Sera n’ont jamais été
pareilles ni répétitives : Diederichs voulait qu’elles
soient chaque fois l’occasion d’injecter dans les esprits
de nouvelles idées ou de nouvelles formes. Ainsi la chanteuse norvégienne
Bokken Lasson, innovatrice dans son art, participe en 1905 au solstice
de la Lobedaburg. En 1906, des groupes de danseurs suédois présentent
leurs danses traditionnelles mais réactualisées. En 1907,
les jeunes de Iéna présentent de nouvelles danses de leur
composition, inspirées des Minnelieder médiévaux.
Chaque fête de mai ou du 21 juin est l’occasion de découvrir
une facette de la littérature ou de la pensée panthéiste
européenne (François d’Assise, Spiele de Hans Sachs,
poésies d’Eichendorff ou de Goethe), mais sous des formes
toujours actualisées. Les hérétiques sont les seuls esprits créateurs Sur le plan religieux,
Diederichs se considérait personnellement comme un grand réformateur,
plus exactement comme « l’organisateur du mouvement religieux
extra-confessionnel ». Il accusait les théologiens du pouvoir,
de l’université et des églises officielles d’avoir
bureaucratisé la foi, d’avoir enfoui la flamme de la religion
sous les cendres du dogmatisme, des intrigues et du calcul politicien.
La religion vivante des traditions et de nos ancêtres s’est
muée en « histoire morte », a été déchiquetée
par le scalpel d’un rationalisme sec et infécond. La démarche
de Diederichs était dès lors de « revenir aux racines
de notre force (la religion, la foi) la plus profonde ». Le protestantisme,
d’où Diederichs est pourtant issu, est grandement responsable,
disait-il, de cette crise et de cette catastrophe : il a donné
la priorité au discours (le prêche et les commentaires des
écritures) plutôt qu’au culte (festif et communautaire),
plutôt qu’aux sentiments, à la sensualité ou
à l’émotion. Le réel homo religiosus du début
du XXe siècle doit avoir la volonté de rebrousser chemin,
de retourner à la foi vive, de tourner le dos à la religion
étatisée, au cléricalisme et à l’académisme.
Dans cette optique, Diederichs ouvrira les portes de sa maison d’édition
à tous ceux que les dogmatiques avaient marginalisés, aux
non-conformistes et aux innovateurs qui « osent saisir le religieux
de manière explorante et expérimentale ». A plus d’une
reprise, il déclare : « Les hérétiques sont
les esprits créateurs par excellence dans l’histoire des
religions ». Et il citait aussi souvent une phrase de Jakob Grimm
: « Savez-vous où Maître Eckehart me touche le plus
? […] Là où il sort de l’étroitesse de
la religion pour passer à l’hérésie ».
En 1901, le théologien totalement hérétique Arthur
Bonus (cf. infra), un des auteurs favoris de Diederichs, résumait
clairement leur optiques : « Les autorités sont là
pour être combattues ». Une religion qui dynamise les volontés En effet, par le terme « religion », Diederichs n’entendait pas une attitude contemplative, purement intériorisée : son interprétation du phénomène religieux était vitaliste et dynamique, portée par une forte volonté de mener une action dans et sur le monde. Certes, fasciné par la tradition mystique allemande, il n’excluait par l’introspection religieuse, l’importance de l’intériorité et des forces qui y sont tapies, la découverte par la réflexion des profondeurs de la subjectivité, mais ce mouvement de l’esprit vers l’intériorité visait la libération de forces insoupçonnées pour parfaire une action correctrice, esthétisante ou éthique dans le réel extérieur. La religion permet à l’homme d’accroître sa volonté individuelle pour la vie, de rassembler des potentialités pour arraisonner le monde. Dans une brochure commentant ses collections, Diederichs écrivait en 1902 : « Une culture religieuse n’est pas tellement dépendante de sa conception de la vie dans l’au-delà […] Elle veut plutôt réaliser le telos de cette Terre, qui est de créer dans l’en-deça des individualités de plus en plus fines dans un Règne dominé par l’esprit. Les pures spéculations d’idées sur Dieu, l’immortalité […] et autres doctrines de l’Église cèdent le pas, ne sont plus considérées comme essentielles, et font place à la Vie religieuse, qui correspond aux lois du Cosmos et aux lois de la croissance organique ; la religion ne peut dès lors plus être reconnue qu’à ses fruits ». En 1903, Diederichs écrit au Pasteur Theodor Christlieb qu’il voulait, avec ses livres, « promouvoir une religion sans regard vers le passé, mais dirigée vers l’avenir ». Pour désigner cette religion « futuriste », Diederichs parlait de « religion du présent », « religion de la volonté », « religion de l’action », « religion de la personnalité ». Avec le théologien protestant en rupture de banc Friedrich Gogarten (« théologien de la crise », « théologien dialectique »), Diederichs évoquait « une religion du oui à la Vie, bref, une religion qui dynamise les volontés ». Action et création La religion (au sens
où l’entendaient Diederichs et ses auteurs), la « théosophie
» (terme que Diederichs abandonnera assez vite) et le néo-romantisme
visent « une saisie immédiate de la totalité de la
vie », afin de dépasser les attitudes trop résignées
et trop sceptiques, qui empêchent de façonner l’existence
et affaiblissent les volontés. « Plus de savoir mort, mais
c’est l’art qui devrait transformer l’âme et les
sentiments des hommes et les conduire à l’action pratique
» (on reconnaît là le thème schillerien récurrent
dans la démarche de Diederichs). Parmi les auteurs qui allaient
expliciter et répandre cette vision holiste de la vie, Arthur Bonus,
autre théologien protestant en rupture de banc, sera certainement
le plus emblématique. Dans Religion als Schöpfung (1902 ;
La « religion comme création »), Bonus présente
la religion comme une « conduite de la vie », où l’homme
se plonge dans la vectorialité réelle du monde, qu’il
a d’abord saisie par intuition ; il entre ainsi en contact avec
la puissance divine créatrice du monde et, fortifié par
ce contact, se porte en avant dans le monde sous l’impulsion de
ses propres actions. Dans ce sens, la religion est une attitude virile
et formatrice, elle est pures action et création. Les églises,
au contraire, n’avaient eu de cesse de freiner cette activité
créatrice forte, de jeter un soupçon sur les âmes
fortes en exaltant la faiblesse et la mièvrerie des âmes
transies, incapables de donner du neuf à la vie. Mais Bonus, théologien
bien écolé, ne réduit pas son apologie de la vie
à un naturalisme voire à certaines tendances maladroites
du panthéisme qui dévalorisent comme les églises
mais au nom d’autres philosophades l’action de l’homme
créateur et énergique, sous prétexte qu’elle
serait une dérive inhabituelle et pour cela non fondamentale
ou éphémère de la matière ou d’un fond-de-monde
posé une fois pour toute comme stable, immuable. Bonus réclame
l’avènement d’une religion qui ne refuserait plus le
monde et son devenir perpétuel, mais pousserait les hommes à
participer à son façonnage, à agir avec passion pour
transformer les simples faits objectifs en principes spirituels supérieurs.
Telle est la « germanisation du christianisme » qu’il
appelle de ses vœux. Bonus, bien qu’argumentant en dehors des
sentiers battus de la théologie protestante, a suscité avec
ses thèses bien des émois positifs chez ses pairs. Analyse : Meike
G. WERNER, Bürger im Mittelpunkt der Welt, in Der Kulturverleger
Eugen Diederichs und seine Anfänge in Jena 1904-1914. Katalogbuch
zur Ausstellung im Romantikerhaus Jena 15. September bis 8. Dezember 1996,
Diederichs, München, 1996, 104 p. (nombreuses ill., chronologie),
ISBN 3-424-01342-0. *** Autres passages à consulter:
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