| ANNEXES
SYNERGIES
EUROPÉENNES
DIETSLAND EUROPA (MERKSEM/ANTWERPEN) -
NDSE (BRUXELLES), mai 1996
Jan CREVE
L’aventure des Artamanen
A la fin du XIXe siècle, les premiers mouvements de jeunesse libres
voient le jour en Allemagne. L’émergence de ces groupes correspondait
bien à la mentalité « fin-de-siècle »,
typique d’une urbanisation galopante avec, pour corollaire, un embourgeoisement
de plus en plus accentué et de plus en plus critiqué. Les
critiques à l’encontre de la société du XIXe
siècle, jugée trop bourgeoise et trop matérialiste,
suscitent un renouveau de la tradition des randonnées, de même
qu’un intérêt de plus en plus prononcé pour
la culture populaire et la vie traditionnelle à la campagne. Tout
cela fournit un terreau idéal pour les auberges de jeunesse, les
cercles de randonneurs, les groupes de danses populaires et les mouvements
de jeunesse libres.
Les racines du mouvement Wandervogel, le premier mouvement de jeunesse
libre en Allemagne, se situent résolument dans ce vaste mouvement
protestataire. Toutefois, dans la phase initiale du mouvement de jeunesse
libre, on ne trouvera nulle critique fondamentale de la société.
Avant toute chose, ces garçons souhaitaient fuir l’emprise
étouffante de la Belle Époque et de son kistsch. Pour parvenir
à leurs fins, ils s’en allaient dans le vaste monde et prônaient
une existence libre, sans soucis, en osmose avec la nature. Il faudra
attendre 1910 pour que l’on rompe avec ces tendances purement individualistes.
Mais à partir de cette année-là, l’intérêt
croît pour les danses populaires, les coutumes, les vieux Lieder
et les vieilles légendes, de même que pour l’histoire
nationale allemande.
Avec la rencontre sur le Hohen Meissner, les 11 et 12 octobre 1913, la
protestation contre la société bourgeoise s’exprime
pour la première fois en toute clarté. On disait désormais
sans ambages que l’on voulait créer un « royaume de
la jeunesse » (un Jugendreich) sans immixtion des adultes. Ce serait
pour cette raison que les dizaines de ligues présentes se sont
jointes à la Freideutsche Jugend. Tous voulaient dépasser
l’individualisme de la période « Wandervogel ».
Le désir de mener une action commune devenait de plus en plus fort
et on croyait, dur comme fer, en la possibilité de forger une nouvelle
communauté, une communauté vivante déployant son
style propre, en opposition frontale à la société
de masse des adultes.
Quand éclate la première guerre mondiale, ce rêve
se brise en mille morceaux. Sur tous les fronts les volontaires issus
du mouvement de jeunesse tombent au service d’une société
qu’ils avaient méprisée. La guerre laissa ses traces
aussi après Versailles dans le mouvement de jeunesse. Plusieurs
ligues, dans les circonstances de l’époque, finissent par
s’engager dans des mouvances politiques ou s’adonnent aux
expériences les plus insolites. On ne pouvait plus parler d’unité.
C’était le morcellement complet. Pourtant, certains groupes
se maintiennent et des ligues plus vigoureuses voient le jour.
Parmi ces ligues, l’une des plus remarquables fut celle des Artamanen
qui, par le biais du travail agricole, voulaient jeter les bases d’une
nouvelle communauté. L’émergence du mouvement des
Artamanen trouve son origine, au début des années vingt,
quand, dans les cercles nationalistes de plus en plus de voix réclament
l’introduction d’une service général du travail
obligatoire. Ce fut notamment le cas du « Jungdeutscher Orde »
d’Arthur Mahraun qui était, à l’époque,
l’une des organisations nationalistes les plus importantes en Allemagne.
Cet « Ordre » plaidait en faveur d’un service du travail
obligatoire. En même temps, on constatait que dans certains cantons
de l’Est de l’Allemagne, une minorité germanique se
trouvait désormais en face d’une majorité étrangère,
essentiellement polonaise. Ce déséquilibre ethnique était
dû principalement au fait que les gros propriétaires terriens
allemands faisaient systématiquement appel à des travailleurs
agricoles saisonniers d’origine polonaise.
Ce problème existait depuis un certain temps déjà
lorsqu’à la fin de l’année 1923, et au début
de 1924, quelques appels sont lancés dans diverses publications.
On demande aux jeunes de fonder des communautés de volontaires
du travail pour reprendre les tâches habituellement dévolues
aux ouvriers agricoles polonais. La constitution de ces communautés
de travail était considérée comme un service volontaire
au bénéfice du peuple allemand tout entier, comme un exemple
par l’action et comme une possibilité d’échapper
à l’urbanisation fatidique et de freiner la colonisation
polonaise des terres de l’Est. C’est à la suite de
ces appels que le mouvement des Artamanen se constitue. Artam signifie
« gardien du pays ». Au début, le mouvement rassemblait
vaille que vaille des individus issus de diverses ligues (surtout des
garçons venus du Wandervogel, mais aussi des Catholiques du mouvement
Quickborn, ensuite des anciens du Jungdeutscher Orde, des SA et des militants
des « Wehrverbände », c’est-à-dire des associations
de défense des provinces de l’Est). Par la suite, il évolua
pour devenir une organisation bien structurée, active dans les
provinces de l’Est du Reich (surtout en Prusse orientale et centrale).
En avril 1924, les 80 premiers Artamanen, répartis en onze groupes
différents, commencent à travailler. Au cours de cette première
phase, il s’agissait surtout de refouler les travailleurs saisonniers
polonais et d’accentuer la densité démographique germanique
dans les zones frontalières, mais, finalement, les intentions des
Artamanen allaient plus loin. Ils voulaient jeter les bases d’une
nouvelle communauté populaire qui devait prendre forme d’abord
dans les régions de l’Est. En revalorisant le travail agricole,
la jeunesse retrouverait ainsi sa véritable destination et renouerait
avec la vraie essence du peuple. En transplantant une partie de la jeunesse
citadine dans les campagnes, on voulait créer une nouvelle caste
paysanne, soutenue par une organisation populaire bien structurée.
| Cette volonté
faisait du mouvement des Artamanen une organisation vraiment différente
des autres ligues de jeunesse. Contrairement aux premières
ligues, qui ne formaient que des communautés temporaires pour
les fins de semaine, les Artamanen constituaient une communauté
permanente s’étendant à toute l’année.
Pendant la période de mars à décembre les Artamanen
vivaient en petits groupes de 4 à 20 personnes regroupées
sur la même exploitation agricole. Elles travaillaient ensemble
et passaient ensemble leur temps libre dans des « troupes de
jeu » (Spielscharen), présentes dès le début
de l’aventure des Artamanen, afin d’organiser des randonnées
pendant les heures chômées ou les mois d’hiver.
Souvent, ils organisaient des soirées communautaires ou des
discussions pour les jeunes des villages où ils séjournaient.
De cette façon, les Artamanen voulaient contribuer à
la revitalisation de la culture des campagnes. L’« Artam-Bund
» c’est ainsi que le mouvement s’appellera à
partir de 1926 noue les contacts nécessaires avec les
propriétaires de grandes entreprises agricoles et avec les
autorités. Il veille à ce que les contrats soient respectés
et à ce que des logements décents soient disponibles,
pour autant que ce n’ait pas été le cas. |
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Dans le courant 1929,
2 300 Artamanen étaient actifs dans 270 grandes fermes. L’«
Artam-Bund » était alors au sommet de son développement.
Hélas, cette année-là plusieurs conflits déchirent
le mouvement… Depuis deux ans environ, on essayait, au sein du mouvement
des Artamanen, de se doter d’une installation permanente dans les
régions de l’Est. Pour y parvenir, le mouvement aurait dû
acheter plusieurs fermes qui auraient ensuite été exploitées
en communauté. Tout le monde n’était pas d’accord
au sein du mouvement pour concrétiser ce projet. Un certain nombre
de responsables régionaux plaidaient plutôt pour la généralisation
d’un service du travail rural. Par ailleurs, les Artamanen devenus
nationaux-socialistes tentaient par tous les moyens de dissoudre le mouvement
dans la NSDAP. Parmi les principaux partisans de cette absorption, il
y avait Heinrich Himmler, qui fut, pendant un bref moment de sa vie, un
Artaman. Ces dissensus conduisirent à une rupture. L’«
Artam-Bund » congédia plus de la moitié de ses cadres
et se consacra essentiellement au travail agricole. Par ailleurs, une
nouvelle ligue voit le jour, l’« Artamanen-Bündische
Gemeinde für Landarbeit und Siedlung » qui se consacra plus
spécialement aux colonisations permanentes. Outre ces deux pôles,
citons le « Bund der Artamanen/National-sozialistischer Freiwillige
Arbeitsdienst auf dem Lande », basé dans le Mecklembourg.
Ce groupe, moins nombreux que les deux autres, devait devenir le noyau
dur du futur « Service Rural » de la Hitlerjugend.
En 1930, la « Bündische Gemeinde » achète sa première
propriété en Prusse orientale. Dans la foulée, elle
en achète d’autres. Entre 1930 et 1935, ils reprennent 158
exploitations agricoles. Parmi celles-ci, 46 étaient des installations
communautaires. Les autres, après quelques années d’exploitation
communautaire, ont été cédées à des
Artamanen qui avaient décidé de demeurer sur place et de
continuer la ferme par leurs propres moyens. On remarquera surtout que
la ligue a toujours refusé de vendre des exploitations. Selon la
« Bündische Gemeinde », une politique de vente aurait
pour conséquence immédiate que les installations iraient
toujours aux seuls Artamanen qui pouvaient se le permettre financièrement.
Cela aurait été en contradiction totale avec les buts du
mouvement. La « Bündische Gemeinde » voulait donner à
chaque Artaman la possibilité de commencer une exploitation agricole
ou de prendre en charge la formation des nouveaux venus dans l’un
des centres du mouvement. Les plus grandes exploitations communautaires
de l’« Artamanen-Bündische Gemeinde » étaient
celle de Koritten (1931) avec 150 ha et celle de Kopellow (1933) avec
582 ha.
Au cours de l’année 1934, l’« Artam-Bund »
a dû faire face à des problèmes financiers croissants
et a fini par devoir se faire absorber par le « Service Rural »
de la Hitlerjugend. La « Bündische Gemeinde », qui avait
su préserver une relative autonomie, doit affronter de plus en
plus de difficultés pour obtenir des terres. C’est la conséquence
de la méfiance et du scepticisme des autorités nationales-socialistes
et des multiples « organisations de colons ». Une année
plus tard, le dernier groupe des Artamanen doit s’aligner sur les
desiderata du parti. Il comptait encore environ 700 membres.
Source : Peter
SCHMITZ, Die Artamanen. Landarbeit und Siedlung bündischer Jugend
in Deutschland. 1924-1935, Dietrich Pfaehler Verlag, Bad Neustadt, 1985,
168 p., nombreuses illustrations.
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Autres
passages à consulter:
- Wandervogel
: Révolte contre l’esprit bourgeois, Karl Höffkes
Chap I
- Hommage
à Peter Schmitz, par Beate-Sophie GRUNSKE
- L’aventure
des Artamanen, par Jan CREVE
- Jünger
Wandervogel, par Patrick NEUHAUS
- Eugen
Diederichs et le Cercle « Sera », par Robert STEUCKERS
- Une
histoire des mouvements de jeunesse allemands (1896-1933), par Michel
FROISSARD
- Nietzsche,
Langbehn, Stefan George : les racines intellectuelles, par Michel FROISSARD
- Lukanga
Mukara : une satire de l’Allemagne wilhelmienne, par Serge HERREMANS
- Eberhard
Koebel, dit « Tusk », par Bertrand EECKHOUDT
- «
Les Oiseaux Migrateurs » : Wandervogels en France aujourd’hui,
par Arnvald du Bessin
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